Les langues paternelles

Il est sorti le livre. En janvier. Il est là. Je les entends déjà, les pauvres langues paternelles. Tu en as encore fait de belles, mon fils. C'est quoi ce livre? Ca parle de moi? Je le savais, que tu y viendrais. Mais ce masque, là, ça rime à quoi? Tu ne te trouves pas assez beau, c'est ça? Ou alors je te fais honte? Mais non papa. D'abord tu es mort. C'est par rapport aux enfants. Je. Bon. C'est vrai que c'est une situation impossible papa. Ca ne m'étonne pas mon fils. Tu tiens de moi.

Nom :
Lieu : France

30 mai 2006

Le Daniel de Potok

Monsieur Serge,

S'il y a bien une langue que je suis certaine de ne jamais apprivoiser, c'est bien la langue, les langues paternelles.

Je viens de finir votre livre. Il était évident que j'allais vous écrire.

Je ne serai jamais père, ni fils. Trop femme pour cela.

Pourtant, ce rapport père/fils me fascine, me trouble, m'émeut au plus haut point. Peut-être parce que mes deux frères. Peut-être parce qu'en primaire, la maîtresse avait lu ma rédaction où je décrivais le père parfait que je rêvais d'être.

En plein milieu de votre livre, j'ai vu Crazy, au cinéma. Un film sur la paternité, aussi. J'ai pleuré pendant la moitié du film. Je suis de celles qui pleurent, pas devant mon petit papa à moi, non. Mais les larmes, oui. Les larmes devant Big FIsh, aussi. J'ai aimé quand Paul Auster a parlé de son père dans l'invention de la solitude. En lisant "L'élu" de Chaim Potok, aussi. Il y a un très beau passage sur cette relation paternelle, et filiale.

Je n'ai qu'une maison, je suis une femme, pas d'enfants, et pourtant, pourtant les mots me manquent pour vous dire que votre livre fut un joyau pour moi. Je l'ai posé dans un coin, je sais que je le lirai à la mort de mon père, cette mort que je pleure déjà tellement, en avance.

J'aurais peut-être aimé ne pas savoir qui vous étiez, mais peu importe, après tout. Parfois, votre visage me venait, et alors, c'était étrange, c'était la femme en moi qui réagissais, qui avais envie de vous aimer en entier, comme une maman. D'apprivoiser vos monstres - nous en avons tous.

C'est drôle que je vous écrive cela.

Et puis, parfois, j'oubliais Daniel, je ne voyais plus que David, l'enfant-père, le père-enfant. Et alors, encore, j'avais envie d'apprivoiser vos monstres, mais pas de la même façon. Quand j'étais jeune, j'avais peur des loups ; ma mère me dit que les pommes de terre faisaient fuir les loups ; une pomme de terre sur la table de nuit, je dormais paisiblement.
J'aurais voulu qu'il existât un remède miracle contre votre monstre tiède. J'aurais voulu vous l'offrir. Mais de cadeau, je n'en ai qu'un. Je parlais de l'élu, de Haim Potok. Il fut un temps, j'avais un blog, j'avais retranscrit un passage qui m'avait bouleversée. (un des rares livres qui m'aient fait pleurer, avec le vôtre - d'ailleurs, je dois vous dire que j'ai pleuré en public à cause de vous, à cause de l'hommage rendu à vos enfants dans les dernières pages, à cause de Stan, LIque et Pierre, dans un bus, et j'ai montré votre livre, pas de mot pour expliquer ces sanglots, juste la couverture de votre livre).
J'ignore si vous l'avez lu, mais comme vous parlez d'élu, à la fin, vous aussi, je voulais vous l'offrir ; je n'avais pas remarqué le prénom de l'enfant. Voilà pour vous, pour vous remercier. Il y a des coupes, mais je n'avais pas eu le courage de tout recopier.
Ou comment le silence est amour paternel.

L'élu, c'est donc l'histoire de deux amis, Reuven et Danny, dans la deuxième moitié des années 40. Deux lycéens juifs orthodoxes de Brooklyn qui deviennent amis.Reuven vit avec son père, prof de judaïsme qui, bien qu'orthodoxe, est relativement ouvert au savoir moderne et à la modernité en général.Danny est le fils d'un grand rabbin à tendance hassidique. Son père apparaît comme un véritable tyran (il ne parle à son fils qu'à propos du Talmud, lui interdit pendant 2 ans de parler à Reuven quand il apprend que le père de ce dernier est un fervent sioniste) Reuven veut devenir rabbin et se passionne pour les maths et la logique, Danny se passionne pour Freud et ne veut pas supporter le poids de la dynastie familiale au terme de laquelle il doit devenir rabbin.

Bon, le livre est très riche, mais il comporte un mystère : pourquoi le père de Danny ne lui parle-t-il pas ? Pourquoi ne discutent-ils que de Talmud ?Reuven porte cette interrogation tout au long du livre. Un jour, Danny lui explique qu'il faut savoir "écouter le silence". Mais il ne sait toujours pas pourquoi ce mutisme de son père.Comme ce dernier ne peut parler directement à son fils, il invite un jour Reuven à venir chez lui, pour indirectement parler à son fils en lui adressant la parole (à Reuven) :"Reuven, le Maître de l'Univers m'a envoyé la bénédiction d'un fils plein de talent. Et il m'a chargé de tous les problèmes que soulevait son éducation. Ah, qu'est-ce donc que d'avoir un fils plein de talent ! Pas un fils beau, Reuven, mais un fils plein de talent, un Daniel, un garçon avec un esprit comme un joyau, comme une perle, comme un soleil. Reuven, quand Daniel avait quatre ans, je le vis qui était en train de lire une histoire dans un livre. Et j'ai eu peur. Il ne lisait pas cette histoire, il l'avalait, comme on avale de la nourriture ou de l'eau. Il n'y avait pas d'âme dans mon Daniel de quatre ans, il n'y avait que de l'esprit. Il était un esprit dans un corps sans âme.

(...)

Quand j'étais très jeune, mon père, qu'il repose en paix, se mit à me réveiller au milieu de la nuit, et je pleurais. J'étais un enfant, mais il me réveillait et me racontait l'histoire de la destruction de Jérusalem et des souffrances du peuple d'Israël, et je pleurais. Pendant des années, il a agi ainsi. Un jour, il m'emmena visiter un hôpital - ah quelle épreuve ce fut ! - et souvent il m'emmenait avec lui visiter les pauvres, les mendiants, pour que je les écoute parler. Mon père lui-même ne me parlait jamais, sauf quand nous étudions ensemble. Il m'enseignait en silence. Il m'enseignait à regarder en moi-même, à trouver mes propres forces, à me retirer en moi-même en compagnie de moi-même. Quand les gens lui demandaient pourquoi il était silencieux avec son fils, il leur disait qu'il n'aimait pas parler, que les paroles sont cruelles, que les paroles vous jouent des tours, qu'elles déforment ce qu'on a dans le coeur, qu'elles cachent le coeur et que le coeur ne parle que dans le silence. On apprend à connaître la douleur des autres en souffrant soi-même, disait-il, en se tournant vers soi-même, en découvrant sa propre âme. Et il est important de connaître la douleur, disait-il. Cela détruit notre orgueil, notre arrogance, notre indifférence à l'égard des autres.

(...)

Lentement, très lentement, je commençai à comprendre de quoi il parlait. Pendant des années, son silence m'étonna et me fit peur, bien que je lui eusse toujours fait confiance et que je ne l'eusse jamais haï. Et quand je fus devenu assez grand pour comprendre, il me dit que de tous les hommes, un tzaddik (= un juste, un saint) est celui qui doit connaître le mieux la douleur. Un tzaddik doit savoir comment souffrir pour son peuple, disait-il.

(...)

Même quand il danse ou quand il chante, il doit pleurer les souffrances de son peuple.

(...)

Reuven, je ne voulais pas que mon Daniel devînt comme mon frère, que celui-ci repose en paix. J'aurais préféré ne pas avoir de fils plutôt qu'un fils intelligent qui n'aurait pas eu d'âme.

(...)

Je ne voulais pas écarter mon fils de Dieu, mais je ne voulais pas non plus qu'il grandisse sans avoir d'âme. Quand il n'était encore qu'un enfant, je savais déjà que je ne pourrais pas empêcher son intelligence d'aller vers le monde du savoir. Je savais, dans mon coeur, que cela l'empêcherait peut-être de prendre ma place. Mais il fallait que je l'empêche de s'écarter tout à fait du Maître de l'Univers. Et il fallait que je m'assure que son âme serait celle d'un tzaddik, quoi qu'il fasse de sa vie.

(...)

Reuven, vous et votre père avez été une bénédiction pour moi.

(...)

Je regarde votre âme, Reuven, et non votre intelligence.

(..)

Mais votre âme, je la connaissais déjà. Je l'ai connue le jour où Daniel est revenu à la maison et m'a dit qu'il voulait être votre ami Ah, vous auriez dû voir ses yeux, ce jour-là !

(...)

Vous pensez que j'ai été cruel ? Oui, je vois dans vos yeux que vous pensez que j'ai été cruel avec mon Daniel. Peut-être. Mais il a appris. Que mon Daniel devienne psychologue.

(...)

Je ne crains plus rien maintenant. Toute sa vie, il sera un tzaddik."



Enfin, enfin, parce que je ne sais pas être courte, je profite de cet email pour m'adresser à Daniel, celui de la télé et de Libé. Vous m'avez toujours inspiré une chose, une seule, quand je vous apprécie, quand vous m'énervez parfois.

Je n'ai pas écrit ça pour vous, mais vous m'y faites penser. Bon, normalement, c'est en musique, après tout, vous vous êtes inventé une vie de compositeur, vous devriez entendre.

"
Ils ne connaissent pas le charme
Des cabines d'ultra violet,
Ils n'ont jamais versé de larmes,
De crocodiles de Morelet,
Ils sont souvent avares d'éloges ;
De révérence pour les puissants
Leur générosité se loge
Là où personne ne les attend.

A 20 ans non pyroxydés
A 40 ans, poivrés, salés,
Ni perruque ni soins esthétiques
Pour les cheveux des authentiques
Ces gens ne taisent pas leur âge
Ils ont la fierté de porter
Les quelques rides sur leur visage
Comme le reflet de leurs années.

Ils ne s'inventent pas des voyages,
Ni des castings ultra sauvages,
Ils n'ont jamais participé
A une mission au Zimbabwe.
Leurs aventures font pâle figure
Face à celles des super héros
Jamais ils n'auraient fait le mur
De leur collège dans l'Hérault.

Ils bouffent tout le temps du chocolat
Et font l'amour trois fois par mois,

Les gens sincères.

Merci, merci, à David, surtout, et à Daniel, aussi.

29 mai 2006

Chez les malheureux du monde

Ne le dis pas. Cette violence n'en dis rien. Cette violence du modèle. C'est un sujet qui brûle.

Le malheur de ma mère, applaudissements. Mes beignes dans la gueule, applaudissements. Le boulimique, applaudissements. Les soirs sans pain, applaudissements. Mon HLM, applaudissements.

Ne le dis pas. Garde pour toi. Ne t'approche pas, c'est un sujet qui brûle. Ne t'approche pas de l'incendie.

Morte de trop d'amour, applaudissements. Sur une lettre, applaudissements. Près de son corps, applaudissements. Qui m'a construite, applaudissements. Si aujourd'hui, applaudissements. Il fallait bien, applaudissements. Que j'aille au fond, applaudissements. Pour mes enfants, applaudissements.

Ce pays qui devait te rester étranger. Ne le dis pas. Ne t'approche pas. Cette impudeur des malheureux de la terre, n'en dis rien. C'est un sujet qui brûle, leur grand bonheur.

C'est ma revanche, applaudissements. Mon grand retour, applaudissements. Inaperçu, applaudissements. A sa sortie, applaudissements. Pas mécontent, applaudissements. Au bac français, applaudissements.

Ne le dis pas. Ne t'approche pas c'est un sujet qui brûle. Pas comme les autres, tu le sais bien. Entre les lignes, tu le sais bien.

25 mai 2006

Un jour prochain.

Les mots des prochains livres se sont glissés ici. Ils étaient en avance. Parfois les mots sont en avance. La fringale certainement. Cet appétit de malheur cette impatience je les connais. Ils n'avaient pas leur place ici. Un jour ce sera l'heure. Mais avant le lever de rideau l'heure est encore au maquillage et aux costumes. Un peu de patience elle viendra bien l'heure des douleurs nouvelles. Un peu de patience personne n'y perdra rien.

23 mai 2006

La sauterie

Tu n'en feras jamais d'autres. C'est ta fête avenue Marceau, petit papa. Champagne. Ils sont venus pour toi. Tous tes nouveaux amis. Dans la maison et un peu au dehors. C'est chaud une maison une vraie. Le roi de la fête c'est toi bien entendu qui d'autre? Mais oui ils n'ont parlé que de toi. La casquette à photos, dîtes, quelle trouvaille. C'était vrai la casquette à photos? Et le retournement de la fin. Quand on comprend. Quand les choses se retournent. L'image sous l'image. J'ai pleuré si vous saviez comme. Et l'histoire du chanteur. Alors là. Tu n'en feras jamais d'autres. Dîtes. Je peux lui dire? Allez je lui dis. C'était à la télé je parlais de votre livre il y avait ce chanteur. Très ému le chanteur je voyais bien. A la fin de l'émission il dit je sais qui c'est. Parce qu'il l'a connu, votre papa. Même quartier même bistrot. Ma part de Belleville. Tu n'en feras jamais d'autres. Le chanteur des magazines David, mais si tu sais un grand artiste, trois T dans Télérama. Enfin mon fils tu vois bien. On en parle partout. Mets toi à la page. Alors tu connaissais et tu n'avais rien dit. Le chanteur des magazines pourtant. Tu en as d'autres comme ça? Perret Ferré Guitry Fréhel tu en parlais leurs noms sont donc dans le livre, mais pas un mot sur celui-là. Tu n'en feras jamais d'autres. Allez champagne.

20 mai 2006

C'est cela qu'il faut dire

Ce dont on ne peut pas parler, c'est cela qu'il faut dire. C'est de Novarina, dit Judith. C'est une belle phrase. C'est drôle presque un alexandrin, et pourtant non. Ca sonne comme, mais on relit, et non. Quatorze à la douzaine. Sauf si. Sauf si on vire le ce dont du début, on peut tout se permettre, n'est-ce pas. On ne peut pas parler, c'est cela qu'il faut dire. Pas mal aussi. Presque mieux.

On ne peut pas parler, c'est cela qu'il faut dire.

Il n'en peut pas parler l'auteur, alors il dut bien dire. Pas d'autre choix. C'était commode l'anonymat. Pas obligé de parler. Mais depuis le dévoilement. Dans un coin de bureau. Daniel je voulais vous dire. J'en suis page quarante. Ah je voulais vous dire. Quand vous êtes à Poitiers avec les enfants.

Quand vous êtes à Poitiers.

Avec les enfants.

Et la piscine ça c'est vraiment passé comme ça?

Et quand vous. Et quand ils. Et votre père. Et la casquette, elle était vraiment comme ça?

Ils sont mignons tout pleins quand ils parlent à Daniel. Ils le regardent en biais sans trop savoir qui regarder, si c'est Daniel ou bien David. Les images du livre ils en ont plein les yeux. Comment ne pas le prendre pour un livre de souvenirs? Un bel album photos, cartes postales de Belleville, j'ai reconnu ma rue, c'est mieux qu'en vrai. Ah moi ça m'a parlé vous comprenez j'habite Belleville.

Cette vague inquiétude pourtant. Ils leur ont éclaté à la figure les mots. Sans prévenir ils pouvaient pas s'attendre. Quand on y entre par Daniel dans le texte on ne peut pas s'attendre à ce voyage-là. Plutôt réussie l'embuscade. Alors Judith faut les comprendre, ils ne sont pas comme vous, ils s'y emmèlent un peu entre l'auteur le narrateur le personnage et cette étape supplémentaire, le vrai nom de l'auteur, quel drôle de bordel. Ce n'est pas grave. Chacun trouvera sa place.

Il reste coi l'auteur dans ces cas-là. Ah c'est gentil. Vous me touchez. J'en parlerai à David il sera content. Ca lui fera plaisir. Je transmettrai. Il esquisse quelques gestes qui font des ronds dans l'air. Il tente d'expliquer avec des ronds dans l'air, c'est tout ce qu'il peut faire, c'est tout ce qu'il peut dire.

18 mai 2006

Grand ménage de printemps

Je sais elles semblent fades mes cartes postales. Mais je ne peux pas tout dire du grand ménage. Maintenant qu'il s'est dévoilé, Daniel, il y a grand ménage là-haut, dans sa vie. Sa vie qui nous échappe ici, et ne nous regarde pas. Pour du rangement c'est du rangement. On garde on jette on brûle on garde. Grand ménage de printemps. Il y a cris et silences, froissements et frôlements. C'est long un grand ménage. Ca faisait longtemps que ça attendait. Vous savez bien. On attend on attend et puis un jour. Alors vous comprendrez que ça me coupe un peu mes effets. Pour le moment. Un peu tendu parfois le pauvre garçon, je compatis. Un peu énervé aussi. Me lance de drôles de regards, des fois. Parfois même il me semble qu'il serait à deux doigts de douter. Un drôle de virage, tout de même. Champion des têtes à queue, on le savait déjà, mais là. Records battus. Alors vous comprendrez que je ne la ramène pas. Moi j'attends. A long terme, confiance absolue. Avec vous. Je le sais bien, que vous êtes là. Elisabeth, Roland, Bernadette. Et tous les autres, qui ne disent rien.

17 mai 2006

Carte postale

Alors? Vous brûlez de savoir Elisabeth c'est bien normal après toutes ces secousses. Alors raconte. Allez l'auteur te fais donc pas prier. Donne donc quelques nouvelles. C'est comment le dévoilement? On t'en parle au bureau? Envoie au moins une carte postale. Alors? Elle est comment la rase campagne? Elle ressemble à quoi? Maintenant que tu es à découvert depuis dix jours. Alors rien. Ou pas grand chose de dicible. Puisque les personnages sont à l'abri. Il faut les ménager les personnages. Qu'ils puissent servir encore. C'est fragile ces machins. On croirait pas. Totalement cassable Elisabeth. Alors rien. Des petits riens qui sont tout. Trop tôt pour dire. De petites pluies éparses. Quelques ondées. Parfois fortes. Et le ciel se dégage. Jusqu'à la prochaine. Les mots de l'entourage ils pleuvent maintenant en ondées. J'ai pleuré. J'attendais mon scanner toute une journée pour lire j'ai pleuré. Et moi je me suis caché de mes enfants pour le finir le livre. Pas habitué. Il fait pleurer les hommes le livre, et surtout vers la fin. Normal c'est un livre sur la manière dont les enfants nous élèvent. Qui dit qu'on est élevés, sauvés par nos enfants. Ce sont des choses qui ne se disent pas.

Alors? Alors des mots font mouche, jamais les mêmes c'est rigolo. Les pères enfants moi je connais dit l'une. Les monstres tièdes moi je connais dit l'autre. Ce ne sont jamais les mêmes mots qui atteignent.

Alors? Alors avec Patrice on parle de Chelon. C'est un pote de Daniel, une pièce rapportée Elisabeth. Il me donne des nouvelles de Chelon sur Internet. Je vais aller y voir à la première éclaircie.

Alors voilà Elisabeth. Quelques ondées. Mais le gros grain est à venir c'est la saison. Alors pas d'imprudence. T'es pas en sucre. Tu vas pas fondre. Si justement. Pur sucre l'auteur. Je vous tiens au courant. Je vous embrasse bien fort. Mais vous aussi, vous pouvez donner des nouvelles.

10 mai 2006

Celestin, Caligula et le père Noël

C'est une merveilleuse histoire du matin, coincée entre les trois cent millions de Chirac et le rendez-vous de Gergorin avec Van Ruymbeke. Les conversations de Gergorin et de sa fille, interceptées par la police. Il a une fille, Gergorin ? Comment lui parle-t-il ? Quelles histoires lui racontait-il pour l’endormir, petite ? Boucle d’or et les trois ours ? Ou des histoires de loup et de chasseurs, peut-être. Et puis le père Noël évidemment. Sur son grand traineau, avec sa hotte et ses cadeaux. Tu t'endors maintenant. Ah non papa, encore une autre. Bon alors l'histoire de Celestin, mais c'est la dernière. Il attendait qu’elle dorme, il refermait doucement la porte. Ce n’est pas grand chose, un père. Maintenant il est grand, elle aussi, il lui en raconte d’autres. Au téléphone. Parce qu’il en a besoin. Même s’il sait qu’il est écouté. Je ne discute pas avec toi là-dessus. Avant tout ne pas l'inquiéter. Il est resté ce jeune père émerveillé. Ce besoin de chuchoter des mots, encore, à l'oreille des enfants. Même au cœur de la tempête. Parce qu’eux seuls peuvent comprendre. Il lui parle de Caligula, de Celestin et du père Noël. Il parait que ce sont des codes. Que les policiers s'arrachent les cheveux. Et elle, que répond-elle ? Tu prépares tes ripostes face à Celestin ? Voilà ce qu’elle demande. Les écoutes ne précisent rien d'autre. Mais on sait qu’elle s’inquiète pour lui. Pourquoi je vous dis tout ça ? Ce sont des choses sans importance. Sans enjeu. Il explique tout, ce chuchotement, toutes les folies des hommes, toutes les folies des pères, mais on fait semblant de ne pas l'entendre, et de croire qu’il n'explique rien.

09 mai 2006

Désolé, les personnages sont à l'abri

Soudain tout a changé. Vous me demandez des nouvelles, Elizabeth, Roland, Bernadette, vous qui êtes là depuis le début. Vous me demandez si "elle" a lu le livre, comment "ils" vont, comment ils vivent tout ça, leurs derniers mots, leurs dernières notes de math, leurs dernières nouvelles. J'aimerais bien, vous savez. Vous faites partie de la famille. Il y en aurait à dire. Tous les jours un rebondissement. On ne s'ennuie pas, ces jours-ci.

Mais soudain je ne peux plus. Plus ici, en tout cas. Ce n'est plus l'endroit. Il faut que vous compreniez quelque chose. Ce qui protégeait les modèles des monstruosités de leurs personnages du livre, c'était l'anonymat, et aussi le temps passé. Les personnages, dans la cachette du livre, prononçaient de très anciens mots, faisaient de très vieux gestes. Ainsi étaient-ils inoffensifs, comme de vieux monstres d'un autre temps. Ils ne menaçaient personne. Ils tiraient à blanc, personne n'entendait rien. L'auteur s'amusait bien. Il pouvait tout leur demander, les forcer à toutes les pirouettes. Et même, il pouvait leur demander de prolonger ici les singeries, inventer d'autres mots encore, donner de leurs nouvelles, vraies ou fausses peu importe, bref continuer de mentir vrai. On était entre nous. Vous les connaissiez. Vous aviez lu le livre. Et cette connaissance se lisait dans vos mots, dans les silences de vos questions.

Depuis qu'il est démasqué, l'auteur, tout a changé. Il passe bien du monde, ici, qui n'a pas lu le livre. Ils viennent par curiosité. Comme au salon du livre, glissant devant la chaise de l'écrivain, ils regardent, soupèsent, hochent la tête, passent leur chemin. Ils font des mines graves. Parfois ils s'offusquent en marmonnant, trouvent que c'est bien de l'impudeur, que ça ne se fait pas. Et ce sont les modèles, désormais en première ligne, qui risquent de recevoir un marmonnement collatéral sur le coin de la figure. Alors mes personnages, je les ai rentrés pour l'été. Trois petits tours et disparus. Vous n'aurez pas de nouvelles, désolé, ce n'est pas dans le contrat d'écriture. Mes personnages c'est dans leur cadre naturel qu'on peut admirer leurs pirouettes, dans cet écosystème qu'est le livre. Pas dans cette petite cage, ici, devant les visiteurs du dimanche. Mes personnages ils sont figés désormais dans leurs gestes du livre, dans leurs malheurs du livre, et c'est très bien comme ça.

08 mai 2006

Mes 24 heures avec vous

Voilà. C’est fait. J’ai reposé le livre tout à l’heure, sur la table, à côté de la tasse de café vide ; il devait être 9 heures. À peu près l’heure à laquelle je l’avais acheté hier. Comme une impression de soulagement, et puis l’envie de vous dire un peu comment c’est arrivé, tout ça. Vous dire tout ce qui s’est passé dans ma tête depuis hier. Et vous dire à quoi je pense, à qui je pense, à présent, maintenant que j’ai tourné la dernière page et reposé le livre.

Tout est venu des inrockuptibles, en fait. Ben ouais, c’est comme ça, on n’y aurait pas cru, hein ? Mais tout est venu des inrockuptibles, de mon ancien jules qui appréciait les émissions de critique télévisuelle, et d’un samedi après-midi envie-de-rien, envie-de-personne, rester dans le silence de mon chez-moi, et vagabonder sur la blogosphère en explorant la sélection des inrockuptibles. Et dans cette sélection, il y avait le blog de votre grand frère, qui justement parlait de vous, sur son dernier post. Alors, dans la solitude de ce samedi après-midi, prélude à un long week-end où beaucoup se sont échappés hors de paris, je me dis que j’aimerais bien passer une journée avec david serge. Comme ça. Un genre de relation fusionnelle éphémère, 24 heures avec david serge, je sais pas trop qui c’est mais oui, j’en ai bien envie. Demain matin j’irai le chercher pour qu’on passe la journée ensemble. Et c’est comme ça que le marathon commence.

Ça commence donc dans une petite librairie du XIXe qui a le grand mérite d’ouvrir le dimanche matin. Le silence absolu. Le murmure des pages qu’on feuillette. Je survole les présentoirs, je cherche au rayon « romans », je jette un œil à côté de la caisse, rien. C’est une blague ? Quand même, le frère de ! La révélation fracassante ! La nouvelle qui vous laisse bouche bée ! Mais non. Ma voix interrompt le calme silence de la boutique pour questionner le vendeur plongé dans ses lectures. Tête un peu ahurie. Je connais pas…C’est quoi ? « Euh…c’est un livre… » (il doit me prendre pour une demeurée) « …qui est sorti…il n’y a pas très longtemps, je crois. Chez robert laffont. ». Ah. Farfouille sur l’ordinateur. Ça doit être dans les stocks. Descend quelques étages. Finit par revenir avec david serge dans la main. Et moi, envie de lui dire : « Mais enfin, david serge, le frère de, ça vient de tomber, tout frais, pas encore dans les journaux ! Présentoirs, piles en évidences, en parler aux clients, énorme, énorme ! » Et puis non. Je ne dis rien. Davis serge, c’est david serge, et tant qu’il peut encore rester dans la douce chaleur d’un anonymat tranquille, ce n’est pas moi qui lui ôterais ce confort-là. Donc rien. Je vais passer mon dimanche avec david serge. Au revoir monsieur, merci.

Vous vous demandiez si les gens ne lisaient plus que dans le train. Moi, ça dépend des livres. Il y en a qui se lisent dans le train, dans le silence, et cette impression que les choses avancent d’elles-mêmes. Il y en a qui se lisent dans la nuit, sous les étoiles et la couverture, longtemps, ce temps infini de la nuit. Il y en a qui se lisent dans la fièvre, n’importe où, n’importe comment, à peine le temps de manger, trop urgent, trop envie. Avec vous, david, j’avais besoin de sentir la vie. Sentir des histoires autour de moi. Sentir la présence des hommes. Donc je m’installe dans un café tout proche, suffisamment calme pour que nous soyons bien tous les deux, mais avec quelques personnes autour de nous. Et là, assis face-à-face, les yeux dans les yeux, vous m’avez parlé de la mort, david. Un torrent de paroles qui sortait de votre bouche. Les mots s’enchaînaient vite, les phrases se chassaient l’une l’autre, mais vous parliez toujours à mi-voix, juste pour moi. C’est le mystère du livre, cette communication de un à un. Vous parliez, vous parliez, et je vous découvrais si différent de votre frère, david. Je n’aurais jamais imaginé. C’est étrange. Vous êtes un rescapé. Je ne pensais pas.

J’ai dû m’absenter vers midi. Parce que le dimanche, je déjeune avec mon père, c’est sacré. Je suis passée dans une pâtisserie du coin pour choisir les gâteaux, ça aussi c’est sacré, les gâteaux le dimanche. Un baba au rhum pour mon père. Une tarte aux framboises pour moi. Mon père, c’est le genre présent, omniprésent, omnipotent, d’ailleurs il est à quoi, quatre cents mètres de chez moi. Moi qui ai déjà vingt-huit ans. C’est drôle, les hasards de la vie. Donc je vous ai laissé un peu seul, dans ces petites rues du XIXe, mais on s’est retrouvés le soir, vers 18 heures, vous vouliez me parler des enfants, il faisait beau, je vous ai proposé d’aller s’asseoir sur l’herbe au parc monceau. Il y avait encore quelques groupes par-ci par-là, des petites filles qui jouaient au ballon, des vieux monsieurs assis sur un banc. On s’est posés tous les deux contre un arbre, une sorte de houx, vue dominante sur le parc, on était tranquilles. Vous m’avez parlé, encore. L’abandon. Se construire sur les ruines. Les mots. Les errances. Vos enfants. Je vous découvrais peu à peu.

Il y eut la nuit, ensuite, c’était dur, c’était dur. Réveillée à 3 heures, pas sommeil, envie de vous entendre un peu, et là il y avait les cris, l’incompréhension, le divorce. C’était dur. Rendormie la peur au ventre et l’impression que la vie est une grande escroquerie. Comment tout ça va-t-il finir ? Un sommeil agité. Mais le jour finit par se lever.

Et on s’est dit adieu au matin tôt, encore dans un café. Je vous ai fait peur, je crois. Vous avez vu mon visage fatigué, mon regard inquiet, et au moment des dernières paroles, vous avez voulu trouver les mots qui rassurent. Me dire que la vie n’est pas si mauvaise qu’on le croit. On se construit sur des ruines, bien sûr, mais en dessous des ruines, il reste les fondations. Ce qui ne se voit pas. Elles existent, forcément, il suffit de les trouver. Vous me parliez tout doucement, avec cette bienveillance et ce respect paternel qui m’ont manqué, je crois. Le respect surtout. Le respect de l’enfant, de sa vie, de ses secrets, de ses choix. Le respect, c’est peut-être savoir laisser l’enfant s’éloigner quand il en a besoin. Qu’il prenne son envol. Vive sa vie à lui. Je vous ai dit combien tout cela m’avait manqué, me manquait encore. Vous m’avez dit en souriant qu’il n’y a pas de père parfait. Vous m’avez dit tout cela, et puis vous vous êtes levé pour partir. Et moi, plongée dans mes pensées, je m’en suis aperçue trop tard, et je n’ai pas eu le temps de vous serrer dans mes bras.

Alors voilà, david, maintenant que vous m’avez confié tout cela, je voulais vous dire trois petites choses. D’abord, je voudrais m’excuser. M’excuser parce que, c’est vrai, si je suis venue vous voir, c’est à cause de votre frère. J’aurais préféré qu’il reste en dehors de tout ça. Vous aussi, visiblement. Mais bon, soyons lucides : s’il n’y avait pas eu votre frère, est-ce que je vous aurais rencontré ? Peut-être pas. Donc il m’a quand même rendu un grand service. Vous le remercierez.

Oui, david, remerciez-le de m’avoir parlé de vous. J’imagine combien ce fut difficile, de s’exposer ainsi, sans armure, sans carapace, face au regard des autres. Et j’imagine que ce sera encore difficile, pour lui, d’entendre les gens le questionner sur son frère, son frère d’une autre vie, la vraie, pas celle de la télé et du monde des grands. On va l’accuser de toutes sortes de choses. De n’avoir pas su protéger sa famille, de se faire un coup de pub sur le dos des siens, d’avoir exposé au grand public un récit qui aurait dû rester dans la sphère privée. David, david, sachez-le bien, votre livre m’est absolument nécessaire. Indispensable. Il fait désormais partie de mon existence. Un livre, c’est pas de la presse people, c’est pas du racolage, parce que c’est toujours une relation de un à un. Cette relation existe et nul ne pourra vous la voler. C’est tout.
Et une dernière chose, david. Un petit message pour l’ego de l’auteur qui veut savoir si « on a aimé ». Je suis totalement incapable d’émettre un jugement de ce genre sur ce livre qui fait désormais partie de ma vie. Mais sachez une chose, qui m’est apparue avec évidence au fil des pages. Votre livre, je vais l’offrir. A vincent, d’abord. Parce que votre livre, c’est aussi l’histoire de vincent. Il faut qu’il le lise. Je vais l’appeler. Et puis à jean-françois, mon confident-amant-protecteur, je ne sais plus comment l’appeler, c’est peut-être le père que je me cherche d’ailleurs, enfin de toute façon il faut qu’il le lise, que nous puissions partager ça ensemble. Et puis à simon, parce que c’est un peu son histoire, à lui aussi. Bon, d’accord, ça fait un bail que je ne l’ai pas vu, le simon ; la dernière fois ce devait être il y a 6 ans, le hasard des correspondances du métro ; n’importe, je garderai un exemplaire dans mon sac, si jamais ça se reproduit je lui laisserai, avec mon mail pour qu’il me raconte un peu ce que vous lui avez dit. Voilà. Je vais donc aller racheter trois ou quatre livres, seulement les librairies ouvertes le 8 mai, ça ne court pas les rues, et puis il est déjà onze heures ; donc je vous laisse david, portez-vous bien, c’était un plaisir de passer cette journée ensemble. Et revenez quand vous voulez.

valentine

07 mai 2006

A Chloé Delaume

Alors on va le dire, puisque commence le moment d'acquitter ses dettes. Sans Le cri du sablier, il n'y aurait pas eu Les langues paternelles. Ou pas comme ça. Si Chloé Delaume ne m'avait pas montré comment on peut repousser les limites de la langue, comment on peut à la fois l'asservir et s'y réfugier, si elle n'avait pas osé ces atroces épousailles de la langue et de la souffrance, je ne sais même pas si j'aurais pensé à la mettre en mots, cette histoire, la mienne.

Si ensuite, en relisant le manuscrit, elle ne m'avait pas poussé à la radicalité, aurais-je seulement sû que c'était possible? Ca existe le vertige. Ca peut faire renoncer à beaucoup d'expéditions. Ca vous glisse Allons, sois donc raisonnable. Mais si voyons les tirets, tu peux en laisser quelques uns. Et les points d'exclamation, ce n'est pas le diable après tout. C'est sucré le vertige. C'est doucereux. Vous reculez d'un pas. Et puis deux. Et puis trois. Et vous vous retrouvez dans ce que Chloé appelle les fictions divertissantes. Et tout est tellement plus confortable.

Cette dette je ne l'ai pas acquittée dans le livre comme font habituellement les auteurs, vous voyez bien pourquoi. Parce qu'il fallait bien que je parle de nulle part. Mais c'est ici l'instant de dire tout ce que cette aventure doit à Chloé Delaume.

05 mai 2006

L'auteur a la joie de vous faire part...

...que sa paternité, ou sa fraternité, allez savoir, a été revendiquée.

Rebondissements suivront peut-être.